La vérité Cachée_L’Agence Info Libre, organe de propagande présentable de l’extrême droite

22 Ene

Les médias de la confusion

Alors que les blogs et sites confusionnistes se comptent par milliers, quelques uns sortent du lot et parviennent à toucher une plus grande audience. C’est le cas de l’Agence Info Libre (AIL) qui, issue de la mouvance extrême droitière et conspirationniste, est désormais largement relayée dans les milieux militants de gauche. Pourtant, malgré un lifting réussi, ses animateurs n’ont jamais renoncé à leurs anciennes idées et profitent de leur site vitrine pour leur donner une allure respectable.

Fondée en septembre 2011, l’Agence Info Libre s’est constituée en association déclarée au Journal officiel le 17 septembre dernier. Elle est notamment animée par Jonathan Moadab, ancien du Cercle des Volontaires (CDV), aux sympathies affichées pour la mouvance Soral/Dieudonné. Si a priori il n’existe plus aucun lien organique entre l’AIL et le CDV, les deux médias se relaient toujours régulièrement l’un l’autre, s’organisant pour couvrir ensemble certains événements. De plus, via Jonathan Moadab qui est correspondant pour l’agence de presse vidéo russe pro-Poutine Ruptly, il existe de fait une collaboration entre l’AIL et ce média, Moadab couvrant les mêmes événements pour les deux à la fois et diffusant indifféremment ses vidéos sur l’un et l’autre.

Lire : Qui est Jonathan Moadab ?

Aujourd’hui, l’AIL dispose d’un site à l’aspect très professionnel, tant par son esthétique que par la qualité de ses productions vidéos. Elle dispose d’un correspondant local très actif à Toulouse, un à Nantes, sans doute un à Lyon et elle en cherche un à Marseille. De plus, ses autres membres n’hésitent pas à se déplacer en province pour couvrir certains sujets, ce qui lui permet de ne pas être une média uniquement parisiano-parisien. L’Agence s’aventure même à l’occasion à l’international, même si c’est le plus souvent au travers de mobilisations ayant lieu en France sur des questions internationales, quoique quelques fois là encore son équipe fasse le déplacement, comme lors du sommet européen qui s’est tenu à Bruxelles les 19 et 20 décembre 2013.

L'équipe de l'Agence Info Libre à Bruxelles en décembre 2013, avec (de gauche à droite) : Lisandro Dias, Ugo Passuello, Jonathan Moadab et Paul de Bary dit Polo Badal.
L’équipe de l’Agence Info Libre à Bruxelles en décembre 2013, avec (de gauche à droite) : Lisandro Dias, Ugo Passuello, Jonathan Moadab et Paul de Bary dit Polo Badal.

Sa ligne éditoriale se veut pluraliste et de fait, ses membres couvrent de nombreuses mobilisations sociales, anti-impérialistes et écologistes avec, et c’est ce qui fait sa force, une ligne éditoriale qu’on pourrait le plus souvent qualifier d’« objective »5, voire de complaisante.

Lire : L’Agence Info Libre sur les fronts écologiste, social et anti-impérialiste

Le problème est que l’AIL rend tout aussi assidûment et complaisamment compte de l’actualité des diverses tendances de l’extrême droite, y compris les plus groupusculaires, dans des proportions inédites pour un média prétendant ne rien avoir à voir avec cette mouvance : cela va de la couverture des procédures judiciaires impliquant Dieudonné et son avocat21, Alain Soral22 ou Robert Faurisson23 aux Manifs pour Tous24 en passant par le Jour de Colère25, Unité continentale et La Dissidence, Serge Ayoub, le mouvement néo-fasciste italien Casapound, les royalistes de l’Action française26, SOS Tout-Petits27 ou encore la réalisation d’interviews des auteurs d’extrême droite présents au dernier Salon du Livre28.

Lire : Comment l’Agence Info Libre promeut l’extrême droite

L’Agence Info Libre produit donc des vidéos de qualité susceptibles d’être relayées dans l’ensemble du monde militant, de l’extrême gauche à l’extrême droite, avec pour effet de faire relayer par des militants de gauche des idées d’extrême droite et de faire connaître à l’extrême droite les mobilisations de gauche. Pour quiconque prend la peine de s’attarder un peu sur le site de l’AIL – et ne se contente pas de visionner une de leurs vidéos trouvée au hasard des réseaux sociaux indépendamment du reste du site -, il saute aux yeux que son pluralisme de façade cache mal son confusionnisme de fond, au profit de l’extrême droite.

Lire : Une maîtrise parfaite de la communication virale sur Internet

En effet, à l’heure où les diverses tendances de l’extrême droite cherchent à élargir leur audience en adoptant des discours à caractère social ou écologiste, on peut sans nul doute affirmer que l’AIL joue le rôle d’organe de propagande au profit de cette stratégie qui joue sur le confusionnisme politique pour faire avancer des idées qui sinon resteraient largement marginalisées. Il est d’ailleurs à noter que parmi les mobilisations de gauche couvertes prioritairement par l’AIL, beaucoup sont caractérisées par un certain mélange des genres et que l’AIL n’hésite pas à donner abondamment la parole aux réactionnaires qui tentent de s’y faire entendre, qu’ils soient tolérés ou non par les autres militants et même si leur présence sur les manifestations est très anecdotique et non représentative.

Lire : Comment L’AIL profite du confusionnisme à gauche

Une autre tendance qui sans surprise a largement sa place sur l’AIL et qui elle aussi bénéficie de cette stratégie est le conspirationnisme. L’Agence Info Libre donne ainsi régulièrement voix à des théories pseudo-scientifiques, sans jamais faire preuve du moindre sens critique.

Lire : Bilderberg, chemtrails et autres théories du complot à l’honneur sur l’Agence Info Libre

L’argument de la liberté d’expression

Comme il est désormais ordinaire dans ce genre de médias, la justification apportée à cette ligne éditoriale fourre-tout est la liberté d’expression  :

« Nous estimons que la liberté d’expression est sacrée et que toute opinion, quelle qu’elle soit, a sa place dans le débat public (dans le respect de la loi). Nous ne nous fermons à aucun sujet et tentons de donner la parole à un maximum de personnes avec pour objectifs l’impartialité et l’ouverture des perspectives de réflexions. »

Il s’agit d’une excuse habituelle de ce type de média pour justifier son confusionnisme. Pourtant, la défense de la liberté d’expression, même en tant que concept bourgeois74 , n’induit pas nécessairement de donner la parole à toutes les opinions, des plus extrémistes aux plus farfelues, considérant que toutes se vaudraient. Or, que peut bien valoir l’opinion d’un raciste face à celle de sa victime, que vaut une théorie pseudo-scientifique face aux acquis de la recherche scientifique ? En diffusant allègrement thèses d’extrême droite et élucubrations pseudo-scientifiques comme si ces idées étaient tout aussi valables que celles de ceux qui s’y opposent et en sont parfois victimes, l’AIL contribue à les légitimer et choisit se faisant un camp politique clair : celui de la Réaction.

Des « journalistes », vraiment ?

La charte de Munich ou « Déclaration des devoirs et des droits des journalistes », signée le 24 novembre 1971 à Munich et adoptée par la Fédération européenne des journalistes, fait depuis office de code déontologie de la profession en Europe. Les membres de l’Agence Info Libre y font référence en en publiant les dix devoirs sur leur site à la page « Qui sommes-nous ? » et en s’engageant à les respecter.

Pourtant, il se révèlent bien incapables – mais ceci est très certainement volontaire – de trier leurs sources en fonction de leur pertinence ou de vérifier leurs affirmations, même les plus fantaisistes. Dès lors, ils transgressent allègrement le premier principe de la charte : « respecter la vérité »75, ainsi que le troisième : « publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent ».

En trompant leurs interlocuteurs de gauche sur leurs intentions et leur ligne politique et éditoriale, en se faisant passer auprès d’eux pour un média « indépendant »76, voire en ne s’annonçant pas du tout, ils contreviennent au quatrième principe de la charte : « ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents ».

Surtout, ils bafouent l’un des plus importants, le neuvième devoir : « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ».

Un succès inquiétant

En dépit de ces manquements, l’AIL commence à se forger une réputation de média « sérieux » et a même été, à sa grande fierté, relayée à plusieurs reprises ces derniers mois par la presse dominante que pourtant elle dit exécrer (mais dont elle n’hésite pas à reprendre certaines informations) : que ce soit France 2 qui a repris ses images d’une manifestation anti-aéroport à Nantes – sans citer l’AIL il est vrai, mais c’est toujours quand même un bon prétexte pour se mettre en valeur en faisant mine de protester77 – ou à plusieurs reprises par le site @rrêt sur Images de Daniel Schneidermann, qui semble ne pas trop savoir sur quel pied danser, puisque l’Agence y a d’abord été justement qualifiée de « média d’extrême droite » avant que la mention ne soit improbablement supprimée, peut-être suite à des  menaces de poursuites judiciaires, comme l’avait à l’époque laissé entendre Jonathan Moadab sur Facebook78.

À L'AIL, la liberté d'expression s'arrête là où commence la critique à son encontre.
À L’AIL, la liberté d’expression s’arrête là où commence la critique à son encontre.

L’AIL a également été citée par L’Express et MetroNews79 au sujet des rapports entre Marine Le Pen et les journalistes de la chaîne Canal +.

Aujourd’hui, sa diffusion sur le Net est loin d’être anecdotique, et confine même au média de masse : ainsi, ses vidéos les plus populaires oscillent entre 400 000 et 1,5 millions de vues sur YouTube et l’AIL compte un peu plus de 56 000 abonnés à sa chaîne. Avec 40 000 abonnés en février dernier, l’Agence Info Libre se vantait même d’être devant l’Agence France-Presse (AFP)80, qui selon elle plafonnait alors à 38 000. Sur Twitter, elle compte plus de 8 200 abonnés et environ 40 400 sur Facebook.

Ainsi, l’Agence Info Libre est sans doute le premier webmédia a aussi bien réussir sur le créneau qui est le sien, en appliquant à la lettre les théories de la Nouvelle Droite (elles-mêmes inspirées d’Antonio Gramsci) sur la conquête de l’hégémonie politique par l’action culturelle81.

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